Avec 16 155 personnes pour une capacité initiale de 1 500 places, la prison centrale de Makala fait face à une surpopulation extrême. Le gouvernement congolais a décidé de suspendre provisoirement les nouvelles admissions, sauf dérogation dûment justifiée. Une mesure d’urgence qui soulève une question fondamentale : comment désengorger les prisons sans compromettre le fonctionnement de la justice ?
La prison centrale de Makala, à Kinshasa, se retrouve une nouvelle fois au cœur des préoccupations liées aux conditions de détention en République démocratique du Congo. Face à une surpopulation devenue particulièrement préoccupante, le ministre d’État, ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Guillaume Ngefa Atondoko Andali, a ordonné la suspension temporaire de l’admission de nouveaux détenus dans cet établissement pénitentiaire.
La décision, contenue dans une circulaire datée du 21 octobre 2026 et rendue publique le lendemain, vise à empêcher une aggravation des conditions de détention. Elle prévoit toutefois des dérogations dûment justifiées, ce qui signifie que la mesure ne constitue pas une fermeture absolue et définitive de la prison.
16 155 détenus pour 1 500 places : une situation critique
Les chiffres communiqués par le ministère de la Justice donnent la mesure du problème. Conçue initialement pour accueillir 1 500 personnes, la prison de Makala héberge actuellement 16 155 détenus, dont 303 femmes et 201 enfants en conflit avec la loi.
L’établissement accueille ainsi plus de dix fois sa capacité théorique. Une telle concentration de personnes dans un espace insuffisant exerce une pression considérable sur les infrastructures, l’alimentation, l’accès à l’eau potable, l’assainissement et les services médicaux.
Lors d’un briefing de presse tenu le 22 octobre, Guillaume Ngefa a expliqué que la prison comptait environ 16 000 détenus alors que son budget de fonctionnement avait été calculé pour une population bien inférieure. Il a également évoqué des difficultés sanitaires, notamment des cas de choléra et la présence de détenus nécessitant une prise en charge médicale spécialisée.
Cette situation dépasse désormais la seule question de la gestion administrative d’un établissement pénitentiaire. Elle pose celle de la capacité de l’État à garantir des conditions de détention compatibles avec la dignité humaine.
Une décision d’urgence, mais que deviennent les nouveaux prévenus ?
La suspension des admissions constitue une mesure conservatoire destinée à empêcher que la situation ne se dégrade davantage. Toutefois, elle ouvre un autre chantier : la gestion des personnes arrêtées ou placées sous mandat de dépôt à Kinshasa.
Où seront conduites les personnes dont la détention est légalement ordonnée si Makala ne peut plus les accueillir dans les conditions habituelles ? Les autres établissements pénitentiaires disposent-ils de places suffisantes pour absorber de nouveaux détenus ? Et quelles garanties seront mises en place pour éviter que cette mesure ne provoque un déplacement du problème vers d’autres prisons ?
Ces questions nécessitent des réponses précises des autorités judiciaires et pénitentiaires. Le transfert de détenus vers d’autres établissements peut contribuer au désengorgement, mais il ne saurait constituer une solution durable si les prisons d’accueil sont elles-mêmes confrontées à la surpopulation.
Il importe également de rappeler que la suspension concerne les nouvelles admissions à Makala. Elle ne signifie ni la libération automatique des personnes déjà incarcérées, ni l’abandon des poursuites judiciaires contre les personnes soupçonnées d’infractions.
La détention préventive au cœur du problème
Au-delà du manque de places, la situation de Makala renvoie au fonctionnement de la chaîne pénale congolaise. Dans un compte rendu publié le 16 octobre, Radio Okapi rapportait que plus de 11 000 personnes détenues à Makala se trouvaient en détention préventive, sur la base des chiffres communiqués à cette date par le directeur de la prison.
La détention préventive concerne des personnes privées de liberté dans l’attente de l’issue de leur procédure judiciaire. Elle ne doit pas être confondue avec une condamnation définitive.
Lorsque les dossiers s’accumulent, que les audiences sont retardées ou que les décisions judiciaires tardent à intervenir, les personnes concernées peuvent rester longtemps en prison sans jugement définitif. Cette situation contribue à l’engorgement et soulève des interrogations sur le respect du droit à être jugé dans un délai raisonnable.
L’accélération du traitement des dossiers, l’examen régulier de la légalité des détentions et le recours aux mesures prévues par la loi lorsque leurs conditions sont réunies pourraient contribuer à réduire cette pression.
Il ne s’agit cependant pas de libérer indistinctement tous les détenus. Chaque situation doit être examinée individuellement, en tenant compte des règles de procédure, des garanties judiciaires, de la nature du dossier et des droits des victimes.
Les droits fondamentaux à l’épreuve de la surpopulation
La privation de liberté ne prive pas une personne de tous ses droits. Les détenus conservent notamment le droit au respect de leur dignité, à des soins appropriés et à des conditions de détention respectueuses des exigences légales.
La surpopulation extrême peut compromettre l’accès à ces garanties. Le manque d’espace, les difficultés d’hygiène, l’insuffisance des moyens médicaux et les risques de propagation des maladies affectent particulièrement les personnes vulnérables.
La présence de femmes et d’enfants en conflit avec la loi appelle une vigilance accrue. Leur situation doit être examinée dans le respect des règles spécifiques qui leur sont applicables et de leur intérêt supérieur lorsqu’il s’agit de mineurs.
La loi congolaise n° 23/028 du 15 juin 2023, relative aux principes fondamentaux du régime pénitentiaire, fournit un cadre juridique pour la gestion des établissements et la protection des personnes détenues. Le défi est désormais de traduire ces principes en mesures concrètes, contrôlables et durables.
Quelles solutions pour sortir durablement de l’impasse ?
La suspension des nouvelles admissions ne peut produire des résultats durables que si elle s’accompagne d’une stratégie cohérente de désengorgement et de réforme.
Parmi les mesures susceptibles de contribuer à cette évolution figurent :
- L’accélération des procédures judiciaires : examiner en priorité les dossiers anciens et ceux des personnes dont la détention préventive appelle un contrôle urgent.
- L’examen individuel des possibilités de libération : identifier les personnes pouvant légalement bénéficier d’une mise en liberté provisoire, conditionnelle ou d’autres mesures prévues par les textes applicables.
- Le suivi médical des détenus : organiser des évaluations sanitaires, assurer les soins nécessaires et orienter vers des structures adaptées les personnes qui ne peuvent recevoir les soins requis en prison.
- Le transfèrement encadré : répartir certains détenus vers des établissements disposant de capacités réelles, sans simplement déplacer la surpopulation.
- L’amélioration des infrastructures : investir dans l’assainissement, l’eau potable, les soins, l’alimentation et la réhabilitation des établissements existants, tout en développant des capacités d’accueil adaptées.
- Le renforcement du contrôle judiciaire et pénitentiaire : assurer un suivi régulier des effectifs, des conditions de détention et de l’application effective des décisions de justice.
Le gouvernement a annoncé la poursuite des efforts de désengorgement, notamment l’accélération de l’examen des dossiers susceptibles de donner lieu à des libérations provisoires. La mise en œuvre effective de ces engagements sera déterminante pour mesurer l’impact de la décision.
Une mesure nécessaire, mais insuffisante à elle seule
En suspendant provisoirement les admissions à Makala, les autorités reconnaissent la gravité d’une situation qui ne peut être résolue par de simples ajustements administratifs. Cette décision peut constituer un premier frein à l’aggravation de la surpopulation, mais son efficacité dépendra des mesures qui l’accompagneront.
Le véritable enjeu est de faire en sorte que la prison ne devienne pas une peine supplémentaire infligée à des personnes dont certaines attendent encore leur jugement. Une politique pénitentiaire efficace doit concilier la sécurité publique, les exigences de la justice et le respect des droits fondamentaux.
Makala peut-elle réellement sortir de cette crise sans une réforme plus profonde de la détention préventive, des procédures judiciaires et des infrastructures pénitentiaires ? La réponse dépendra moins des annonces que de la capacité des autorités à transformer cette mesure d’urgence en résultats concrets.
Rédaction






