À Kinshasa, les créateurs de contenus ne sont plus seulement perçus comme des jeunes qui publient des vidéos sur TikTok, Facebook, YouTube ou Instagram. Leur potentiel économique attire désormais l’attention des États-Unis, qui veulent partager leur expertise et favoriser des connexions entre créateurs congolais et opportunités internationales.
Pendant longtemps, être influenceur ou créateur de contenu en République démocratique du Congo était souvent considéré comme une activité liée au divertissement ou à la recherche de popularité sur les réseaux sociaux.
Cette perception est progressivement en train d’évoluer.
Les 18 et 19 septembre 2026, Kinshasa accueille « Creators Bomoko 2026 », une initiative organisée par l’ambassade des États-Unis autour de l’entrepreneuriat numérique et de la création de contenu. L’objectif affiché est notamment d’aider les jeunes Congolais à transformer leur passion pour le numérique en activité économique et à les connecter à des opportunités mondiales.
Pourquoi Washington regarde vers les créateurs congolais ?
La réponse donnée par l’ambassade américaine est assez directe : le potentiel de la jeunesse congolaise et celui du marché numérique congolais.
Hilary Dauer, attaché de presse de l’ambassade des États-Unis à Kinshasa, a expliqué que les États-Unis souhaitent partager leur expertise dans l’économie numérique, particulièrement dans le domaine de la création de contenu.
Selon lui, les réseaux sociaux peuvent contribuer à l’économie d’un pays et influencer la jeunesse lorsqu’ils sont utilisés de manière productive. Il a également évoqué la possibilité de voir des entreprises américaines nouer des partenariats avec de jeunes créateurs congolais.
Autrement dit, derrière les vidéos qui font quelques milliers ou millions de vues se trouve désormais une question beaucoup plus importante : combien vaut réellement l’économie créée par les créateurs de contenu congolais ?
« Creators Bomoko » : apprendre à transformer les vues en business
L’événement organisé à Kinshasa ne se limite pas à des conférences.
Le programme annoncé prévoit notamment des panels, des échanges, des ateliers pratiques sur le podcasting, des conseils sur la gestion financière et la monétisation des contenus, ainsi que des prestations artistiques.
Le message est donc clair : avoir beaucoup d’abonnés ne suffit plus.
Le véritable enjeu consiste à apprendre à transformer une audience en activité durable : partenariats commerciaux, publicité, production audiovisuelle, podcasts, services, produits ou encore collaborations avec des entreprises.
Cette approche rejoint d’ailleurs les recommandations formulées en janvier à Kinshasa par l’entrepreneur Djuna Sambil, qui présentait la création de contenu comme une activité pouvant générer des revenus grâce à la monétisation, aux partenariats, à la publicité et à la vente de services ou de produits.
Une jeunesse très connectée à un marché immense
Pour l’ambassade américaine, le potentiel congolais repose également sur la démographie.
Hilary Dauer a souligné que plus de 70 % de la population congolaise aurait moins de 30 ans, faisant de cette jeunesse un potentiel important pour le développement de l’économie numérique.
La RDC dispose ainsi d’un marché considérable pour les plateformes numériques, les entreprises technologiques, les marques, les médias et les annonceurs.
Et les créateurs de contenu peuvent devenir l’intermédiaire entre ces entreprises et cette gigantesque audience jeune.
Un influenceur qui maîtrise son public peut aujourd’hui être bien plus qu’un simple utilisateur de TikTok : il peut devenir producteur, entrepreneur, ambassadeur de marque, animateur, podcasteur ou média à lui seul.
Mais le chemin vers la monétisation reste difficile
L’intérêt international ne signifie cependant pas que les créateurs congolais disposent déjà de toutes les infrastructures nécessaires pour profiter pleinement de cette économie.
Un problème particulièrement important concerne les paiements internationaux.
Selon une analyse publiée récemment par l’ACP, les entrepreneurs numériques congolais rencontrent encore des difficultés pour encaisser directement certains paiements provenant de l’étranger. Le chercheur Trésor Kalonji cite notamment les limites d’accès à certaines plateformes internationales de paiement pour les comptes établis en RDC.
Cette difficulté peut obliger certains entrepreneurs à passer par des intermédiaires ou des solutions installées dans d’autres pays, avec des commissions et des délais supplémentaires.
Pour les créateurs qui veulent travailler avec des entreprises étrangères, la question devient donc essentielle : comment transformer une audience internationale en revenus réellement accessibles depuis Kinshasa ?
Le défi de la professionnalisation
Autre enjeu : la professionnalisation.
Accumuler des abonnés et faire le buzz ne garantit pas nécessairement une carrière durable.
Les créateurs doivent également apprendre à gérer leur image, négocier des contrats, protéger leurs contenus, gérer leurs revenus et comprendre leurs droits.
Cette question prend une importance particulière alors que le débat sur la protection des droits des créateurs s’intensifie en RDC. Une rencontre organisée récemment à Kinshasa a notamment appelé à renforcer la protection du droit d’auteur, la documentation des créations et la sécurisation des contrats.
Pour un influenceur, une vidéo virale peut donc représenter bien plus qu’une simple visibilité : elle peut devenir un actif commercial, à condition de savoir comment protéger et exploiter son travail.
Les influenceurs congolais peuvent-ils devenir des exportateurs de culture ?
C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes derrière cette nouvelle attention américaine.
La musique congolaise est déjà connue mondialement grâce à des artistes comme Fally Ipupa, mais les réseaux sociaux permettent désormais à des créateurs beaucoup moins connus de faire voyager instantanément la culture congolaise.
Humour, mode, danse, cuisine, musique, actualité, beauté, lifestyle, langue et vie quotidienne : les créateurs congolais disposent d’une matière première presque inépuisable.
Un jeune de Kinshasa peut aujourd’hui produire une vidéo dans son quartier et toucher en quelques heures un public installé à Paris, Bruxelles, Montréal, Londres, Johannesburg ou New York.
C’est cette capacité à franchir les frontières qui transforme progressivement le créateur de contenu en acteur potentiel de l’économie culturelle et numérique.
Une nouvelle génération d’entrepreneurs ?
L’initiative américaine intervient donc à un moment où le numérique commence à occuper une place plus importante dans les réflexions sur l’emploi et la diversification économique en RDC.
Mais l’enjeu ne consiste pas uniquement à apprendre aux jeunes à faire des vidéos.
Il s’agit désormais de leur permettre de comprendre comment transformer une communauté numérique en véritable entreprise, comment accéder aux marchés internationaux, comment travailler avec des marques et comment protéger financièrement et juridiquement leurs créations.
Pour les jeunes Congolais, le message de « Creators Bomoko » est finalement simple : le téléphone qui servait hier principalement à consommer du contenu peut devenir demain un véritable outil de production et de revenus.
Et si les créateurs congolais parviennent à franchir le cap entre buzz, audience et entrepreneuriat, l’économie numérique pourrait bien faire émerger une nouvelle catégorie de jeunes entrepreneurs en RDC.
Rédaction
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